Revival de Stephen King

« C’est comme ça qu’on sait qu’on est chez soi, je crois, peu importe depuis combien de temps on est parti ou à quelle distance on a vécu. Chez soi, c’est là où ils veulent que vous restiez un peu plus. » Stephen King

Lire un livre de Stephen King, quand tu es au minimum trentenaire, c’est exactement comme dans la phrase citée ci-dessus. Quand tu plonges dedans, tu es en terrain connu et tu retrouves un vieux pote. Les années passent, chacun a évolué de son côté, mais bon sang, ça fait du bien et les bons côtés éclipsent les mauvais. Tu veux rester aussi longtemps que possible avec lui.

L'affreuse couverture française


Les couvertures américaines sont quand même moins moches.
Stephen et moi

À titre personnel, j’ai lu mon tout premier King quand j’avais 11 ans. En Suisse, on est en 6e année, ce qui correspond, ô miracle, à la même année dans le système scolaire français. Il s’agissait de « Cujo » et, même si je n’avais pas tout compris (putain, c’est où le Maine ? Et alors le sous-texte on s’en fout, ce qu’on veut c’est de la violeeeeence !), il m’avait filé une sacrée frousse. La grande sœur d’un camarade de classe me l’avait prêté et je l’avais lu en cachette, sous mon duvet, pour ne pas prendre une remontrance des parents. Dans les années qui ont suivi, j’ai dévoré une palanquée de ses autres romans. Mais soyons honnêtes, la production du bonhomme est telle qu’à moins d’être un fidèle parmi les fidèles et avoir décidé qu'une vie sociale ne fait pas partie de vos priorités, il est impossible de tout lire (ça fait 40 ans que Papa King sort un ouvrage par an en moyenne… dédicace à Flaubert ou Kubrick, si vous nous entendez...). N’empêche, rendons à César ce qui est à César et à King ce qui lui appartient : le bonhomme a été le tout premier auteur d’horreur et d’épouvante que j’ai lu et il a éveillé avec brio mon affection pour le genre. On s'est aimé d'amour pendant un peu plus de dix ans. J’ai finir par laisser tomber au début des années 2000. J’avais envie d’autres choses et on s’est dit bye bye sans amertume. 

Mon regain d’intérêt pour King est revenu à la sortie de « Docteur Sleep », la suite de « Shining » (un de ses meilleurs romans) sortie en 2013, qui avait reçu des critiques hyper élogieuses. Ma meilleure pote, spécialiste émérite en stephenkingsologie avait elle aussi trouvé le livre excellent. Je n’avais plus aucune excuse. Sans surprise, j’ai retrouvé avec plaisir tout ce que j’avais kiffé quand j’étais ado. Avec, pour ma part, un regard plus adulte et forcément une attention à des éléments dont je me foutais quand j’avais de l’acné et que j’écoutais du mauvais punk californien (je savais où était le Maine et désormais le sous-texte me plaisait plus que les morsures en elles-mêmes d’un saint-Bernard). Cette bonne impression s’est confirmée avec « Joyland », un roman policier dans un parc d’attraction et « 22/11/63 », de la SF autour de l’assassinat du président Kennedy.

Quand, j’ai donc appris que Papa King avait écrit peu après un livre-hommage à Mary Shelley, Poe et Lovecraft, intitulé « Revival », j’étais plus qu’aux anges. J’ai ressenti cette même excitation qu’en 1992 lorsque les meilleurs joueurs de basketball américains de tous les temps avaient formé la première dream team lors des jeux olympiques de Barcelone, ce rassemblement d’écrivains étant clairement au niveau de Michael Jordan, de Larry Bird, de Magic Johnson et de David Robinson en matière d’horreur (je vous laisse le soin de décider qui correspond à qui).

Revival mécékoi ?

Sans trop en révéler, Revival, de quoi est-ce que ça parle ?

Le livre s’étale sur une cinquantaine d’années et a pour protagoniste principal Jamie Morton. Dans les années 60, alors qu’il est tout minot dans son patelin du Maine (c’est tout en haut à droite, au-dessus du New Hampshire), une ombre s’abat sur lui un après-midi où il joue avec ses soldats de plombs. Il s’agit de Charles Jacobs, le nouveau révérend méthodiste de la petite communauté. Un gars jeune, (sincèrement) sympa et très charismatique. Accompagné de sa petite famille, à laquelle il est très attaché, le tout frais ministre du culte va bouleverser et moderniser le train-train religieux local.


Le Maine, c'est en rouge. De rien, bisous.
Jamie Morton va développer des liens très forts pour ce type étonnant qu’il admire d’autant plus qu’il a guéri un de ses frères grâce à l’intervention de l’électricité qui est le violon d'Ingres du révérend. Malheureusement, un événement tragique va frapper la famille Jacobs et Charles reniera Dieu publiquement au cours d’un terrible (et jubilatoire) sermon qui lui vaudra d’être renvoyé. Les années vont passer. Jamie deviendra guitariste de rock (une autre grande passion de King), quittera sa famille et plongera dans la drogue et l’alcool (comme une bonne partie des « héros » de King, lui-même ancien alcoolique). Un jour, pourtant, il finira par rencontrer de nouveau le révérend Jacobs. Leurs retrouvailles vont avoir malheureusement de graves conséquences pour les deux hommes. Mais pas que…

La trame s’inspire ouvertement de Frankenstein, en ce qui concerne l’importance de l’électricité et les expérimentations scientifiques, mais il y a en filigrane une forte influence lovecraftienne qui va jusque dans la citation d’ouvrages factices de cet auteur. Le tout cumule lors d’un final cosmique commençant par un pastiche de « La vérité sur le cas de M. Valdemar » de Poe pour s’achever sur un autre de « L’appel de Cthulhu ».

Disons-le d’emblée, Revival est un très bon Stephen King. Certes pas du niveau de ses chefs d’œuvre (je pense à « Ça » mais aussi à « Misery » à « Salem » ou au « Fléau »), mais il fera date. Pourquoi ? D’abord, on y retrouve tout ce qui fait la force de King : des personnages attachants qui sont fouillés et sonnent juste ; des descriptions brèves mais évocatrices donnant vie à cette Amérique profonde qu’il aime et, ce faisant, qu’il se permet de critiquer ; un sens du détail et de l’observation toujours affûté et rehaussé par un langage très vivant. Mais surtout, il s’agit d’une de ses œuvres les plus noires et les plus désespérées.

Durant plus de 500 pages sont abordés des thèmes comme l’histoire du rock’n’roll, la révolte d’une génération et ses limites, l’addiction et surtout le fanatisme religieux. C’est concernant ce dernier point que le propos se fait le plus radical. King livre un violent plaidoyer contre la religion à la fois comme mensonge et comme instrument de manipulation. Entre les mots, on le sent animé d’une véritable rage. Il est d’ailleurs intéressant de relever que, à l’instar de Jamie Morton, un très grand nombre de protagonistes du roman deviennent athées et l’expriment avec force. Ceux qui ne le font pas connaissent une fin tragique. Ironiquement, la religion comme spectacle est mise en parallèle avec les spectacles de fêtes foraines (King fait explicitement référence à son roman « Joyland »).

Le titre lui-même, « Revival », renvoie à cet aspect religieux. À la base, le terme revival décrit des mouvements religieux, dans le monde anglo-saxon, basés sur le réveil de la foi quand elle est supposée faible et endormie. Aux USA, les revivals sont des assemblées tenues par des communautés le plus souvent pentecôtistes, afin de ranimer la ferveur des fidèles et manifester la puissance de Dieu. Cela passe par de supposées guérisons ou des activités plus exotiques comme faire mumuse avec des crotales parce que si Dieu veut que vous viviez, vous vivrez (scoop : il se pourrait que ça ne marche pas tout le temps). Mais le terme anglais est polysémique. Le bouquin en joue d’ailleurs habilement (raison pour laquelle les traducteurs l’ont fort judicieusement laissé tel quel). Il traite aussi longuement du rock et un revival peut aussi être un mouvement de reviviscence de certaines activités artistiques, principalement en musique. Le revival s’applique même au principe de ce roman, puisque King paie son hommage à des auteurs qui l’ont inspiré dans sa carrière d’écrivain d’horreur. Enfin, ce principe de réapparition et de renaissance prend tout son sens lors du terrifiant final.


Jusqu'ici, tout va bien...
Multi combo !
Le récit est rythmé par les quatre rencontres entre Jamie et son ancien mentor et décrit l’évolution de leurs rapports. C’est l’histoire d’une déliquescence, où comment un homme bon devient obsessionnel et sans cœur et comment un petit gamin innocent devient un artiste junky et, libéré de ses addictions, un vieil homme lucide mais sans espoir. Et cette évolution conjointe va achever de les laminer conjointement. Ce pourrissement ne s’applique pas qu’à ces deux . Tous, absolument tous les rapports sociaux du livre, sont amenés à s’éteindre et à mourir. Les amours de jeunesse, les rapports familiaux, les sentiments amoureux, les amitiés. « Les trois âges de l’homme sont la jeunesse, l’âge mûr et putain comment j’ai pu vieillir aussi vite ? » s’exclame Jamie. Le thème principal du bouquin, c’est finalement le temps qui passe et les ravages qu’il laisse sur les corps avant de mener, inexorablement, à la mort. Et c’est à travers lui que va s’amorcer la transition vers le fantastique et l’épouvante.

Ce passage va se faire lentement et peut en mener certains à passer à côté du bouquin. Des éléments surnaturels sont bien dépeints ici ou là, mais toujours avec beaucoup de parcimonie et plus comme des indices d’événements à venir que comme des scènes en soi. King ne se détourne jamais de son objectif : se focaliser sur l’évolution de Jamie et de son entourage. Les personnes cherchant avant tout de la tension et de la violence risquent de s’ennuyer fortement, c’est compréhensible. Il faut accepter de se laisser piéger par la plume acérée de King qui fait des merveilles en termes de psychologie.

Cette lenteur est renforcée par les inspirations mêmes de l’ouvrage. « Revival » s’inscrit en effet dans les pas d’augustes (Derleth… pardon) maîtres, comme nous l’avons dit. C’est là sa force et sa faiblesse. Si cela se révèle jubilatoire, cela l’emprisonne aussi dans un canon littéraire le privant d’effets de surprise. Pour peu qu’on soit familier avec les inspirations de King dans ce roman, on sait immédiatement comment le récit va se dérouler. L’intelligence de l’auteur, c’est qu’il en jouera quand même et le livre ne se terminera pas sur d’innommables horreurs cyclopéennes et non euclidiennes. C'est un vrai livre et pas seulement du fan service.

Le tout dernier chapitre est une véritable claque. Il est admis que l’horreur est un genre moral (pas moralisateur). King le dit lui-même dans son livre « Écriture : mémoires d’un métier ». Au terme de ses aventures, Jamie Morton subit les conséquences de ce qu’il a vu qui ne cesse de le hanter. Même repoussée, l’horreur attend derrière la porte, tapie dans l’ombre de la mort, qu’on la rejoigne. Elle s’inscrit dès lors non plus dans la description détaillée d’évènements répugnants, mais dans l’attente de ce qui doit advenir. C’est dans l’acceptation de cette situation inéluctable et dans l’apprentissage d’apprécier autant que possible ce qui nous arrive avec les gens qui nous entourent, que se situe finalement le vrai passage à l’âge adulte selon King. Même si c'est glaçant, cela vaut mieux, pour son personnage, que de vivre dans le mensonge. 

Au final

+
- Livre merveilleusement bien écrit
- Des personnages attachants
- La réflexion sur la religion et les ravages du temps
- L’intelligence de King vis-à-vis de ses influences

-
- La prévisibilité du récit malgré tout
- Sa lenteur pour ceux que ça rebute

Note finale
8/10 


Parce qu'il aime vraiment le rock et qu'il en joue !


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